Vendredi 14 juillet, 6 heures du matin. L’air est doux, je profite des chants et des danses des oiseaux dans le petit matin. Le temps s’annonce radieux pour ce week-end de trois jours. 

Je suis assise sur une margelle en béton. A quelques mètres de moi, sous un drap blanc, le corps d’un homme qui s’est jeté par la fenêtre du 2èmeétage. 

J’attends les gendarmes pour les constatations d’usage. 

Quand je suis arrivée, j’ai trouvé une infirmière de nuit assise ici même, en pleurs. Je lui ai passé ma veste sur les épaules, deux mots et je suis partie voir le médecin. M’assurer que le 17 avait été appelé, qu’il n’y avait « pas d’obstacle médico-légal ». La cause de la mort est claire. 93 ans, maladie incurable, soins palliatifs, pas de famille…

Prendre une main âgée

Je suis rapidement retournée auprès de l’infirmière. Elle ne comprend pas : le patient était trop dépendant pour se lever seul. Pourtant il a réussi à atteindre la fenêtre, à l’ouvrir, à pousser un tabouret dessous pour faire marchepied. Il n’a eu qu’à se laisser tomber. Il a glissé le long du mur, la tête la première. Sur une plaque de béton. 

Elle ne comprend pas comment elle n’a rien vu, rien deviné… Je sais que c’est la plus solide du service, c’est pour ça qu’elle s’est proposée pour rester près du corps. Mais la nuit repasse sans cesse en boucle dans sa tête. Elle cherche ce qu’elle a manqué. La culpabilité l’envahie.

J’ai pris sa place pour veiller le corps et je l’ai renvoyée au travail, auprès de ses collègues, avec comme consigne de s’occuper les mains et l’esprit. 

J’attends les gendarmes. 

Après leur constat, on pourra emmener le corps à la chambre mortuaire. Je ne le sais pas encore, mais ramasser ce corps brisé qui échappe à toute prise sera une nouvelle épreuve pour l’équipe soignante. 

L’agent de sécurité, qui devrait être à ma place, est d’une culture où la peur des fantômes est très ancrée. Dans les semaines à venir, il va modifier sa ronde pour ne pas repasser là où la mort est venue. Tout à l’heure, il faudra que je plaisante un peu avec lui, pour dédramatiser et montrer que je ne lui reproche pas ses peurs. 

Mourir

Je ne le sais pas encore, mais le médecin partira dès qu’elle aura été entendue par les enquêteurs. Trop fatiguée, besoin de se reposer. L’équipe se sentira abandonnée… Même si je partagerai leur étonnement, il m’appartiendra d’expliquer, de justifier cette attitude. Cette médecin a quitté depuis peu son activité libérale pour un emploi salarié : il me faudra aussi chercher les mots pour lui expliquer le travail d’équipe qui va avec. Je ne le sais pas encore, mais la greffe va échouer et dans quelques mois j’imposerai une rupture conventionnelle.

Je le sais : bientôt, l’équipe de jour va arriver et prendre le relais. L’équipe de nuit n’aura plus à tenir le coup, tenue par les tâches à accomplir. Tous auront besoin de parler, de raconter ce qui est arrivé, ce qu’ils ont vécu, ressenti. De se retrouver. 

Il me faudra écouter, dire et redire qu’il n’y avait rien à voir, que nul n’est coupable. Je sais déjà que ce matin, je ne réussirai pas à les convaincre. Mais il est indispensable que ce soit dit.

Un beau jour

Je sais aussi que pour accueillir leur douleur et leurs doutes, il me faudra être en paix, l’esprit ouvert. 

Alors j’admire les oiseaux, le soleil qui se lève, le vent dans les branches.  Je fais le plein de sensations qui deviendront souvenirs paisibles. 

Je tourne mes pensées vers cet homme qui a trouvé la paix qu’il cherchait. C’est un beau jour pour mourir. 

Chemin de vie
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