Pourquoi, ou mieux : pour quoi devient-on « directeur général » ?

J’ai été percutée par un commentaire d’une amie, Directrice Générale d’une association du secteur social : « Je me sens dépassée par la tâche de Général, loin du terrain, planquée sur le haut de sa colline à regarder la bataille se dérouler plus bas, plus loin. Parce que là de cette place, j’ai le sentiment d’une dilution et que mes idées, mes valeurs, mes objectifs ne sont pas mis en œuvre, ni par moi, ni par les cadres intermédiaires  et cela m’éloigne chaque jour de moi. »

Ces mots ont fait écho, puis chemin, pour me mettre face à mes propres questionnements.

Je glisse rapidement sur la carte de visite où « Directeur Général », ça le fait plus :  ce symptôme-là n’est pas mien. Je laisse aussi de côté l’évidence : le directeur général, c’est celui qui tient la tête quand il y a plusieurs directeurs dans une même organisation.

Alors quid : quand on est directeur, pourquoi devenir « directeur général » ?

Directeur Général : un chef charismatique ?

Directeur général : le bâton de maréchal ?

Fin de carrière, suite logique d’un parcours bien balisé, de la formation de travailleur social au CAFERUIS, chef de service avec potentiel, puis directeur, un CAFDES là-dessus, et finalement le bâton de maréchal : la direction générale ? Les associations sociales et médico-sociales m’ont souvent semblé jouer ce jeu du parcours, de la sélection des plus compétents (ou des plus visibles) pour monter à l’échelon supérieur.

Dans ce vieux schéma, le grade de directeur général est le seul à ne pas être associé à l’obtention d’un diplôme. Et chose qui m’interroge plus encore, le caractère linéaire du parcours, comme si ces métiers faisaient tous appels aux mêmes ressorts, où les meilleurs d’un niveau sont appelés au niveau au-dessus, mais toujours avec la même approche.

Peut-être cela m’interroge-t-il parce que je ne suis pas du sérail. Je ne suis pas travailleur social, et ma formation initiale avec un bac + 5 en gestion m’autorise « réglementairement » tous les postes de direction. Ma méconnaissance du secteur social par contre me discrédite selon le canon classique. Ce qui n’est pas un frein pour moi : le secteur sanitaire où j’opère a depuis longtemps séparé les fonctions de gestion du cœur de métier. Les médecins-directeurs appartiennent à un temps quasi-révolu.

En outre, le regard de ceux qui suivent ce principe corporatiste m’indiffère. Je préfère éviter les organisations qui le valorisent, c’est par trop sclérosant.

Directeur général : une fonction en évolution

Organigramme : place du directeur général

D’un autre côté, les postes de directeur général sont de plus en plus ouverts à des profils diversifiés. Les compétences et les techniques requises se professionnalisent.

Le milieu évolue aussi. Le Groupe SOS ou la Croix Rouge comptent chacun plus de 15 000 salariés. Dans de telles organisations, le sens des fonctions n’a plus grand-chose à voir avec une association départementale pilotée par des militants investis.

Mais si avec les années le contour du poste évolue et se précise, j’entends aussi des témoignages sur son caractère bâtard. Proche de la gouvernance associative, il en est acteur influent, sans pourtant en être. Chef d’orchestre parmi les professionnels, il garantit le respect de valeurs dans la relation à autrui et la proximité, sans pour autant être au contact du terrain où ces valeurs sont mises en œuvre. Il n’est ni l’un ni l’autre, ni proche ni lointain : où est donc ce directeur général ?

Et moi, j’en suis où ?

Au début de la quarantaine, je regarde la notion de « direction générale » avec beaucoup de doutes. Je ne sais pas ce que ce « général » m’apporterait si je venais à pousser mon projet professionnel par là. Je peux cocher la case compétences techniques. Pour ce qui est des aptitudes psychiques… surmontable aussi ; à condition de savoir pourquoi je le fais, ce que je vise. Savoir ce que je veux construire, ce que je veux atteindre.

Et pourtant, je ne suis pas tentée par un tel avenir professionnel. Tout en me questionnant : je ne sais pas vraiment à quoi je dis « oui » ni même à quoi au juste je dis « non » dans ce choix.

Alors, qu’est-ce que ce « général » change pour le directeur, qu’est-ce que je refuse de perdre ?


Diriger, piloter : agir ou penser ?

Le directeur général est plus loin du terrain, plus détaché des contingences matérielles. Moins d’adrénaline dans la réponse aux urgences, aux questions qui appellent un immédiat. Une prise de recul sur la stratégie, une position à la fois plus et moins engagée : détaché de l’organisation du quotidien et plus présent dans le pilotage.

Dit comme ça, c’est plutôt séduisant. La réflexion stratégique, le pilotage de projets, l’accompagnement des acteurs… autant de modes d’intervention et de défis intéressants.  Un champ d’action plus large, une zone d’influence sur plus d’acteurs pour défendre des valeurs ou des modalités d’action qui tiennent à cœur. Un panorama élargi.

Un panorama large

Alors, qu’est-ce qui me rebute à envisager un tel parcours ? Quel bénéfice secondaire vais-je perdre ?

Je crois que je préfère me raccrocher à l’efficacité d’une action limitée plutôt qu’à une ambition plus large, frustrante de non efficience.

L’impuissance, dépendre de l’action de l’autre, ne plus pouvoir faire la différence parce que la complexité devient telle qu’il n’y a plus de lien entre l’action et le résultat… Là est ce que je fuis.

Quelle illusion de toute puissance est-ce que j’entretiens dans le poste de directeur ?
Pouvoir constater dans le regard de l’autre que je suis utile, que j’existe. Dans l’action, la proximité, l’immédiateté du résultat.

Pourquoi, pour quoi, choisir volontairement de porter la casquette du général, de devenir celui que les autres voient responsable, sans pour autant avoir le pouvoir d’agir autrement qu’à travers ces autres ?
Quand le seul ressort de l’action est de convaincre, influencer, inspirer, quel acteur devient-on ?

Face à la jouissance de l’action, du résultat visible, du contact en prise directe, quel intérêt à aller s’emm… à essayer de coordonner l’action de directeurs ? Par définition, ils n’en font qu’à leur tête. Et le tout pour servir une gouvernance dont les acteurs sont plus souvent occupés à traiter leurs propres symptômes qu’à définir le projet.

Alors, qu’est-ce que devenir général peut bien apporter au directeur ?


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