Moi, prendre ma retraite ? Perspective tellement lointaine pour moi que je ne me sens pas concernée.

La retraite, je ne la vois que par procuration. A travers ceux pour qui je prononce un discours, à la recherche du mot juste, de l’évocation personnalisée de leur parcours et de leur avenir dans ce moment charnière du « pot de départ ». Un moment d’émotion, souvent attendu de longue date. A la fatigue physique, liée pour partie à l’âge, s’ajoute la tension de l’attente. Suivie du soulagement lorsque le moment tant attendu arrive. Un moment de fête, un instant suspendu dans le rythme du travail pour un pot convivial. Des rires, des plaisanteries, un moment partagé où le nouveau retraité est à l’honneur. 

Mais c’est aussi un moment de deuil. Celui à partir duquel celui qui part ne fera plus partie de l’équipe, de la maison, du collectif. Il devient un autre. Bien sûr, il reviendra saluer ses anciens collègues ; tous savent déjà que ce ne sera « plus pareil », la complicité tissée dans le travail meurt dès que ce travail n’est plus accompli ensemble. Celui qui part laisse derrière lui ses liens, et parfois une grande partie de son réseau de relation, de ses repères.

Prendre sa retraite : vers la solitude ?

Prendre sa retraite, j’en vois aussi les effets chez des collègues plus âgés. Managers ou directeurs, la plupart l’évoquent avec espoir. Le moment où la pression va diminuer, où la responsabilité de décider et d’assumer pour les autres ne pèsera plus sur leurs épaules. Pour certains, la décompensation est brutale : j’ai vu des maladies qui viennent profiter du soulagement pour envahir le corps. Certains partent loin, coupent les ponts ; d’autres restent à veiller et s’enquérir de leurs anciennes ouailles. Il est parfois difficile d’accepter que l’histoire continue sans soi : j’ai vu des colères nées du refus que l’établissement dirigé pendant tant d’années prenne nouvelle orientation.


Moi, prendre ma retraite ? Pas avant bien longtemps, trop pour y penser. Mais des fois, je rêve… Si j’avais subitement les moyens financiers de me dispenser de travailler, qu’est-ce que je ferais ? Il y a bien des soirs où je rentre épuisée, désireuse de cette échappatoire face à la pression de salariés qui attendent épanouissement, humanisme et respect de leur employeur, sans vouloir prendre conscience de leur propre responsabilité. L’envie est là d’être libérée de l’obligation de sécurité et de continuité des actions, de ce paradoxe où il faut toujours faire plus avec moins.

Alors, si j’avais cette liberté financière, est-ce que je continuerais ce métier, exigeant et gratifiant, ou est-ce que je chercherais une autre voie pour me réaliser ? Est-ce que je continuerais à affronter chaque jour le risque de l’échec, du conflit, de la crise, si ce n’était pour un salaire ?

Néanmoins, si je renonçais, où trouverais-je la satisfaction du défi relevé, du projet bien mené, de l’accompagnement de l’autre dans la réalisation de son destin ? Quels rêves chimériques pourrais-je encore poursuivre ?

Difficile question.

Atteindre ses rêves
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