« Non, c’est pas vrai, je ne l’ai pas touchée. Je lui ai proposé un verre, ça d’accord, mais je vous jure, je ne l’ai pas agressée. »

En effet, il ne l’a pas agressée. Tout au plus a-t-il posé la main sur son bras. Mais à présent, elle a peur de lui. Et plus encore peut-être, elle a peur de ce qu’elle a failli faire pour ce verre d’alcool.

Elle a tellement peur qu’il a fallu la changer d’unité pour qu’elle poursuive ce séjour à l’hôpital psychiatrique où l’ont conduite dépression et alcoolisme. Et où M Roger, hospitalisé lui aussi, lui a proposé de venir prendre un verre dans sa chambre…  

« M. Roger, je vous rappelle que c’est la deuxième fois qu’une patiente se plaint que vous l’ayez agressée. Dans les mêmes circonstances. »

« Encore cette histoire ! Mais je les ai pas agressées. Aucune des deux. Je ferais jamais ça !! »

« Agressées, non. Effrayées, certainement. Reprenons : vous avez introduit de l’alcool dans l’établissement, ce qui est interdit par le règlement. Circonstance aggravante, vous en avez offert à d’autres patients, à des personnes fragiles, qui ont été effrayées de votre attitude. Néanmoins, votre psychiatre souhaite vous donner une dernière chance, et je vais suivre son avis. »

« Ha oui ? ouf ! »

« J’insiste : la dernière chance. Et je vous rappelle quelques règles : pas d’alcool dans l’établissement, nous ferons des fouilles de votre chambre pour nous en assurer. Si vous vous y opposez, vous partez. »

« Non, non, pas de problème, comme vous voulez. D’ailleurs, à la maison d’arrêt, j’avais l’habitude. »

« Sauf qu’à la maison d’arrêt, en cas de bêtise, la sanction c’était des conditions d’enfermement plus dures. Ici, en cas de bêtise, c’est dehors. Si vous restez, c’est pour vous soigner. Compris ? »

« Oui. Mais l’alcool, ça me fait du bien. J’ai tellement de mal avec la diminution du valium… »

Ne pas soupirer. Surtout ne pas soupirer.

Ne pas ricaner non plus. Pour lui, c’est vraiment difficile. Et il est libre de ses choix.

« Il ne vous est pas interdit de boire, tant que vous le faites à l’extérieur, sur vos temps de sortie. Et que vous le faites avec modération. Vous pouvez en parler aux infirmiers, ils sont là pour vous écouter. Ils vous feront un éthylotest à votre retour et adapteront votre traitement si besoin. »

L’infirmière qui assiste à l’entretien n’a pas l’air convaincue : M Roger a trop souvent joué à cache-cache avec les soignants. Tant pis, je reste concentrée sur le message à faire passer.

« Vraiment ? Qu’est-ce que je suis soulagé ! Ca m’enlève un poids ! »

« Je vous le répète : il est important que vous parliez de vos difficultés avec les infirmiers. Aucun alcool ici. Si vous buvez à l’extérieur : avec modération. Vous n’invitez pas d’autres patients dans votre chambre, et vous n’allez pas dans la leur, ça évitera des histoires, compris ? »

« Oui, oui, oui, j’ai compris. Vous avez raison, il faut que je parle. Ça ira. »

Après cet entretien, je suis partie en congés… Sans trop d’espoir que l’histoire s’arrêterait là. Et j’ai laissé pour consigne de m’appeler en cas de problème.

Le sur-lendemain, premier appel : François, infirmier expérimenté, a fait une fouille dans la chambre de M Roger. Il a vu que les dalles de faux plafond avaient bougé, il a voulu vérifier. Pour les atteindre, il est monté sur le lavabo. Lequel est juste fixé au mur, sans console ni pied dessous. Résultat prévisible : le lavabo a cédé sous le poids de François.

Par chance, pas de blessure. Pas d’alcool découvert non plus. Je me contente d’une consigne de base : réparer le lavabo, changer M Roger de chambre au besoin. Quant à François, je prévois un entretien avec lui à mon retour pour évoquer des concepts tels que « bon sens » et « escabeau ».

Le lendemain, nouvel appel : la veille au soir, M Roger a bu. Beaucoup. Il voulait s’en prendre à François, qui avait heureusement fini sa journée. Hurlements, menaces de faire appel à « des amis homophobes pour lui faire la peau » et autres joyeusetés (tiens, encore un qui a bien identifié que l’infirmer a aussi une vie personnelle).

Je n’ai eu aucune hésitation sur la décision à prendre : exclusion disciplinaire. Avec appel au 115 pour organiser un hébergement, puisque M Roger est sans domicile. D’ailleurs, les services sociaux le connaissent bien. Tellement bien que vu ses habitudes violentes, ils refusent de lui attribuer une place pour plus de 24h. Il devra en refaire la demande chaque jour. Quant à François, tant pis pour l’entretien prévu, ce sera soutien et appui pour les démarches de plainte suite aux menaces.

Ce qui devait arriver arriva : quelques jours plus tard, M Roger a été vu dormant sur le parvis de l’église. Incapable de se plier à la discipline d’un foyer, il a fini de replonger dans l’alcool pour supporter la dureté de la rue. 

Je l’ai revu la semaine suivante, quand il est passé trier les affaires qu’il avait laissées. Hagard, il a demandé qu’on lui garde deux grands sacs poubelles d’objets variés. Il n’est pas revenu les chercher : difficile de conserver ses biens quand on vit dehors.

Accompagner les gens vers l’autonomie demande aussi de les confronter aux conséquences de leurs actes, et la réussite n’est pas toujours au bout de leur chemin. Ca ne me pose pas de problème.

Mais aujourd’hui, il me reste deux sacs pleins de trucs sur les bras. Et même si c’est la procédure, j’ai du mal à les faire détruire. Je sais qu’il y a là-dedans des morceaux de vie, des photos de ses proches avec lesquels il n’a plus de contact.

Détruire ces souvenirs, c’est tirer un trait sur l’idée que M Roger puisse un jour retrouver sa place au sein de l’humanité. Le considérer lui-même comme un déchet perdu à jamais, et non comme un homme qui s’est égaré. Décider, assumer ses décisions. Ce n’est pas toujours si simple.



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