Samantha a 27 ans. Selon elle, ça fait huit ans qu’elle vit ici, à l’hôpital. 

La première fois que je l’ai vu, il y a deux ans, elle était assise, ou plutôt recroquevillée sur une chaise dans un couloir. Boule de nerfs tendus à se rompre, regard noir qui jaillissait d’un tas d’habits sombres trop grands pour elle, elle paraissait prête à se jeter sur le premier qui oserait s’approcher. 

schizophrénie

Là, on comprend vite : schizophrénie. Proche de la crise. Ne pas toucher, laisser faire les professionnels et espérer que le traitement fasse effet avant qu’elle craque. 

Alors ce matin, quand je l’ai vue frapper et entrer dans mon bureau pour la première fois, je n’ai rien dit, mais j’étais contente pour elle. Elle n’arrive toujours pas à toucher quelqu’un, mais elle a réussi à me regarder en face en me demandant « c’est vrai que je dois quitter la résidence ? ». 

A d’autres, j’aurais répondu qu’un hôpital, ce n’est pas un lieu de vie. Mais à quoi bon ? Pour elle, ces différences administratives n’ont pas de sens : sa vie, elle l’a passée à l’hôpital. Elle s’est adaptée, ses représentations lui facilitent de vivre avec la maladie.

J’ai confirmé que oui, il fallait partir. Elle a essayé de négocier : les années précédentes, on fermait son dossier et on le rouvrait aussitôt, juste un truc administratif. J’ai été ferme : pas question de recommencer ces magouilles-là. 

Elle a quitté mon bureau discrètement, comme pour se faire oublier. Quand elle va bien, c’est ce qu’elle fait le mieux. 

Elle fait partie des murs, tout le monde la connait. Elle est rassurée par le rythme régulier, les heures de repas fixes, sa chambre à elle. Tous les après-midis, elle sort et elle passe quelques heures chez elle. Elle rentre chaque soir, elle ne fait pas de bruit et on oublierait presque qu’elle est là. 

Presque… Mais pas tout à fait. Son séjour à l’hôpital est hors norme. A présent qu’elle est équilibrée, au mieux pour elle, c’est le moment de tenter un retour à domicile, essayer de lui rendre une vie la plus normale possible. Selon les critères de la société et non sur ceux qu’elle s’est construits dans l’univers qu’elle a connu toute sa vie d’adulte. 

vivre à l'hôpital : où est la normalité ?

Alors j’ai été ferme. Mais pas tranquille. Je suis allée en douce voir l’équipe infirmière pour demander comment Samantha vivait la nouvelle, histoire de me rassurer. Depuis trois semaines, les entretiens avec elle et avec sa famille préparent cette nouvelle vie qui s’ouvre à elle. 

Nous le savons tous : si c’est trop difficile, elle reviendra ici. Mais cette fois, il faudra dès le début fixer une limite à la durée de séjour, pour qu’elle n’investisse pas l’hôpital en lieu de vie. 

Si seulement sa maladie voulait bien suivre notre logique et la laisser vivre…

Bonne route, Samantha !

Tracer sa route
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